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Retrait-gonflement des argiles : à quoi s'attendre et comment s'adapter ?

Des murs qui se lézardent, des chaussées qui se fissurent… Le retrait-gonflement des sols argileux s'intensifie avec le changement climatique et les sécheresses associées. Le phénomène gagne désormais plus de la moitié du territoire. Au-delà des bâtiments, il affecte les routes, pistes cyclables, voies ferrées, digues. Pour y faire face, les collectivités doivent mobiliser tous les leviers : information, sensibilisation, prévention, réparation.

55 %

du territoire concerné en 2025

contre 48 % en 2020

1ère cause

des indemnisations

versées au titre du régime Cat Nat entre 2016-2021 devant les inondations

61 %

des maisons individuelles exposées

soit 12,1 millions de maisons

Comprendre

Un phénomène naturel amplifié par les pratiques

Pour comprendre le retrait-gonflement des argiles, il suffit de penser à une éponge. Lorsque l'argile se gorge d'eau pendant les périodes pluvieuses, elle gonfle. À l'inverse, lors des sécheresses, elle se rétracte en perdant son humidité. Ces variations de volume, bien que lentes et invisibles à l'œil nu, endommagent les constructions aux fondations superficielles.

Tous les sols argileux ne réagissent pas de la même manière. Certains minéraux argileux, comme la smectite ou la montmorillonite, amplifient particulièrement le phénomène. La topographie joue également son rôle : les terrains en pente favorisent les circulations d'eau qui accentuent les variations d'humidité.

Mais l'environnement du bâti compte tout autant. Des arbres plantés trop près des maisons assèchent encore davantage le sol par leurs racines. Une canalisation qui fuit ou une mauvaise évacuation des eaux de pluie créent des zones d'humidité localisées. Ces facteurs, souvent négligés, constituent dans bien des cas les véritables déclencheurs des dégâts.

« Dans bien des situations, si l'environnement de la construction avait été correctement maîtrisé, la seule présence de sols argileux n'aurait pas suffi à causer des désordres », soulignent les experts du domaine. S'ajoutent à cela des modes de construction inadaptés : fondations trop peu profondes, chaînage insuffisant pour maintenir la cohésion des murs...

Carte Géorisques 
Zones exposées au phénomène de mouvement de terrain différentiel consécutif à la sécheresse et à la réhydratation des sols argileux

Une explosion des risques depuis 2015 avec le changement climatique

Avec l'intensification des cycles de sécheresse et de pluies extrêmes provoquée par le réchauffement climatique, le retrait-gonflement des argiles prend une ampleur considérable. L'année 2015 a marqué un point de bascule. La période 2016-2022 a vu une accélération spectaculaire des effets du changement climatique sur le RGA.

Extension géographique majeure. La part du territoire exposée moyennement ou fortement au RGA est passée de 24 % dans les années 2010 à 55% en 2025. Le nombre de maisons très exposées a bondi de 4,3 millions en 2017 à 12,1 millions en 2025, soit près de 60 % du parc individuel. Ce chiffre pourrait atteindre 16,2 millions à l’horizon 2050 selon les dernières estimations. Alors que la sinistralité était historiquement concentrée sur le « croissant argileux » (Bassin parisien, Sud-Ouest), elle s'étend désormais aux régions Grand Est, Bourgogne-Franche-Comté, Auvergne-Rhône-Alpes et Nord. (Source : nouvelle carte d’exposition en consultation).

Dessiccation plus profonde. Avant 2015, les variations de teneur en eau affectaient les sols jusqu'à 1 à 2 mètres de profondeur. Depuis 2016, avec des sécheresses intenses et récurrentes, on constate que la dessiccation (absence d’humidité dans le sol) et l’arrivée d’eau préjudiciable peut atteindre 3, voire 5 mètres, rendant les réparations plus complexes et coûteuses.

Des impacts différenciés selon les infrastructures

Maisons. Les maisons individuelles et bâtiments de plain-pied ou à un étage sont particulièrement vulnérables du fait de leurs fondations superficielles. Les dégâts se manifestent par des déformations de la structure de la maison et des fissures en façade, qui conduisent à des problèmes de solidité. Les constructions avec un sous-sol général sont les plus épargnées. Au-delà d'un étage, le risque est réduit.

Bâtiments publics. Environ 280 000 bâtiments de collectivités seraient exposés au phénomène de retrait-gonflement des argiles selon le rapport d'une mission ministérielle.

Routes. Le retrait-gonflement provoque de plus en plus de dégâts : fractures le long des accotements qui se tassent, chaussées déformées en vagues. Jusqu'ici, les routes départementales étaient principalement touchées du fait de la faible épaisseur de leur couche de fondation. Mais certaines configurations exposent désormais les routes nationales et autoroutes. L'A31 entre Nancy et Metz présente ainsi des fissures de plusieurs centimètres avec tassements. Sa configuration avec un terre-plein central végétalisé favorise l'évapotranspiration et la dessiccation. Le linéaire exposé au RGA à l'échelle nationale reste peu documenté et l'impact reste difficile à mesurer car d'autres facteurs interviennent : trafic, cycles de gel-dégel. Pour autant, les signalements via les départements se multiplient depuis la sécheresse 2022. Au minimum, le tiers des routes départementales serait exposé selon le Cerema. 

Pistes cyclables. Leur structure encore plus légère que celle des routes les rend très vulnérables.

Voies ferrées. Des désordres imputables au moins en partie au retrait-gonflement des argiles sont possibles mais leur ampleur semble modérée au regard de la souplesse d’une voie ferrée.

Ouvrages en terre. Digues et barrages sont exposés. L'augmentation soudaine des précipitations peut entraîner la rupture de structures fragilisées par les sécheresses, alors qu'elles constituent souvent la première ligne de défense contre les inondations.

Réseaux enterrés. Les canalisations de gaz et d'eau subissent des déformations pouvant conduire à des ruptures et fuites. Cela constitue un gaspillage, un danger (notamment pour le gaz) et parfois une accentuation du phénomène en favorisant l'arrivée d'eau préjudiciable près des fondations.

Le tiers des routes départementales serait exposé au RGA selon les estimations du Cerema (©Cerema)

Un coût de plus en plus élevé pour les assureurs et la collectivité

Selon la Caisse centrale de réassurance, le RGA constitue ces dernières années le phénomène le plus coûteux pour le régime d’indemnisation des catastrophes naturelles (« régime Cat Nat ») : la part du coût lié au RGA a atteint 70% pour les cinq dernières années (soit environ 1,1 Md€ par an). Le coût des dégâts imputables au RGA va bondir selon les dernières projections réalisées par la Caisse centrale de réassurance. Les projections tablent sur 43 milliards entre 2020 et 2050, dont 17,2 milliards directement imputables au changement climatique.

Ces projections n’englobent que les dommages sur les bâtiments couverts par le régime CatNat et notamment celui des collectivités lorsqu’elles sont reconnues en état de catastrophe naturelle. Ce qui est rarement le cas. Le patrimoine des infrastructures routières, lui, n’est pas assuré.

Agir

Face à l'accélération du phénomène, les collectivités doivent sensibiliser la population et protéger leur patrimoine. L'enjeu est double : mieux comprendre les causes et conséquences pour adapter les solutions de réparation à chaque contexte, et renforcer la prévention pour réduire les coûts. Des solutions techniques prometteuses sont en développement.

Le point de départ, identifier les risques

Les collectivités peuvent consulter : 

Un cadre réglementaire durci pour les constructions neuves

Études géotechniques et règles de construction. Depuis octobre 2020, la loi Elan de 2018 impose de nouvelles règles pour les zones à risque moyen ou fort :

  • le vendeur doit réaliser une étude géotechnique du sol préalable lors de la vente d'un terrain constructible. 
  • le constructeur doit soit suivre les recommandations d’une étude géotechnique de conception soit respecter les techniques réglementaires de construction de la loi Elan (en savoir plus). 
  • Depuis janvier 2024, l'attestation RGA prouvant la conformité aux normes techniques est obligatoire. Sans elle, les bâtiments sont exclus de l'indemnisation Cat-Nat pendant dix ans.


Ce que devient le Plan de prévention des risques (PPR). Un PPR retrait-gonflement des argiles a pour objectif de délimiter, à l’échelle communale, les zones exposées au phénomène de retrait-gonflement des argiles et de rendre obligatoire des règles de construction pour réduire les risques. Certaines communes sont couvertes par des PPR retrait-gonflement des argiles réalisés avant la loi ELAN. Aujourd’hui, la loi ELAN assure la même efficacité qu'un PPR pour les constructions neuves.

Au-delà des obligations réglementaires d'information, les collectivités jouent un rôle essentiel de diffusion de la culture du risque. L'organisation de réunions publiques permet de faire connaître ce phénomène souvent méconnu et les recommandations pour limiter ses impacts. Une plaquette de communication à destination du public présente la nouvelle réglementation et les pratiques à suivre.

Les solutions techniques « horizontales » : agir sur les causes du phénomène

Neutraliser les facteurs aggravant les mouvements du sol. Des voix se font entendre depuis plusieurs années pour privilégier la prévention, en supprimant les causes du mouvement du sol. L’idée ? Neutraliser dans l’environnement tous les facteurs qui provoquent ou aggravent la variation de sa teneur en eau. Par exemple : imperméabiliser la périphérie de la maison ; éviter les fuites d’eaux usées ou d’écoulement (gouttières, canalisations, etc.) ; placer des murs anti-racinaires pour empêcher les arbres de provoquer des déficits hydriques sous la maison par succion. Ces solutions sont plus robustes, faciles à mettre en œuvre, et moins coûteuses que les solutions dites « verticales », de réparation.

Attention aux projets de végétalisation et à leurs effets contreproductifs sur le RGA. La tendance actuelle est à la végétalisation et à la désimperméabilisation des sols pour lutter contre les îlots de chaleur, les inondations et les sécheresses, et à réintroduire de la biodiversité. Mais sur des terrains exposés au RGA à proximité de maisons, routes ou pistes cyclables, cela peut aggraver les mouvements de terrain. L'action racinaire accentue la dessiccation tandis que l'apport d'eau peut provoquer un effondrement hydromécanique des sols. D'où la nécessité d'étudier soigneusement le contexte géotechnique avant de mettre en place ce type de projet.

Les solutions « verticales », agir sur les conséquences

La littérature scientifique et technique présente plusieurs techniques de réparation courantes qui visent à renforcer la structure et les fondations du bâtiment: l’agrafage des fissures pour les empêcher de s’élargir ; le chaînage des murs porteurs pour maintenir leur solidité et leur verticalité ; la reprise en sous œuvre (le plus coûteux) ; l’injection de résine sous les fondations de la maison ; le forage et placement de micropieux jusqu’à 10 mètres de profondeur pour solidifier la structure de la maison.

Ces solutions présentent un coût élevé et n’agissent finalement pas sur les causes du phénomène de retrait-gonflement des argiles. Elles ne sont donc pas toujours suffisantes et n'excluent pas le risque de récidive notamment dans un contexte de changement climatique. De nombreux spécialistes estiment qu'une approche combinée – solutions horizontales en priorité, complétées si nécessaire par des interventions verticales– serait globalement plus économique.

Changer de modèle, en privilégiant la prévention

L’adaptation des bâtiments au phénomène RGA repose aujourd’hui sur la réparation post-sinistres, financée par le régime Cat Nat pour les communes reconnues en état de catastrophe naturelle. Cette politique curative présente des limites : elle ne traite les biens qu’une fois sinistrés avec un coût moyen important. Une des voies pour réduire ces coûts repose sur le déploiement des solutions horizontales dans un premier temps puis des solutions verticales.

La prévention sur l’existant et sur le neuf est aussi une piste encourager. Pour l’existant, il s’agit de pouvoir repérer les maisons les plus exposées puis de procéder à des diagnostics favorisant en premier lieu la mise en œuvre de solutions horizontales.

Des pistes prometteuses à essaimer

Il est urgent de développer de nouvelles approches préventives adaptées au changement climatique. Certaines solutions innovantes très prometteuses sont déjà en cours de diffusion à plus grande échelle. D'autres projets de recherche et développement sont en cours. Passage en revue de ce ces initiatives :

Pour les maisons :

  • Initiative Sécheresse, lancée par France Assureurs en lien avec la Caisse centrale de réassurance et la Mission Risques Naturels, est un vaste programme d'expérimentation sur 5 ans pour évaluer différentes solutions de prévention (horizontales ou verticales) sur 300 maisons sélectionnées pour leurs caractéristiques comparables dans différents territoires. 
  • L'aide à la prévention de l'État, mise en place à titre expérimental dans onze départements particulièrement concernés (Allier, Alpes-de-Haute-Provence, Dordogne, Gers, Indre, Lot-et-Garonne, Meurthe-et-Moselle, Nord, Puy-de-Dôme, Tarn et Tarn-et-Garonne). Opérationnel depuis octobre 2025, ce dispositif permet aux propriétaires occupants sous conditions de ressources de tester de nouvelles solutions et de bénéficier d'une subvention pour financer diagnostics et travaux préventifs.

Mach, une solution innovante pour réhydrater le sol 

Première maison testée avec la solution Mach, à Vienne (©Cerema).

Le procédé MACH (Maison Confortée par Humidification), développé par le Cerema, régule l'humidité du sol au niveau des fondations des maisons exposées aux variations hydriques. Un système de réservoirs et de canalisations stocke l'eau de pluie et la réinjecte en période de sécheresse pour maintenir un niveau d'humidité stable. Deux maisons témoins ont été suivies scientifiquement respectivement pendant 4 et 2 ans. Les résultats sont très encourageants : les dommages ont été complètement stoppés. Un déploiement est en cours avec COVEA pour une dizaine de maisons d'ici 2026.

Pour les routes. Le Cerema expérimente avec le Conseil départemental d'Indre-et-Loire une méthode de diagnostic sur plusieurs tronçons de routes départementales. Objectif : généraliser la méthode pour établir une cartographie nationale et estimer le coût. L'étanchéification des accotements s'avère particulièrement efficace et économique. Depuis sa mise en place fin 2019 en Loir-et-Cher, aucun dommage n'a été signalé. Les travaux de confortement et de réparation sont imaginés pour être intégrés à ceux d’entretien courant récurrent de manière à en limiter les coûts.

Pour les voies ferrées. L’exposition des voies ferrées au RGA dans leur environnement proche reste très peu étudiée. Une expérimentation inédite est menée depuis juin 2024 à Donnazac (Tarn) par le Cerema et SNCF Réseau pour tester le procédé d’injection RemediaClay, déjà expérimentée dans le domaine routier depuis 2021 dans le Loiret.

A suivre. Deux projets dans le cadre de l'appel à projet France 2030 (Ademe) :
- SEHSAR (BRGM/Cerema) : outil d'anticipation de la sécheresse des sols argileux.
- Safe RGA (Cerema) : test de solutions de remédiation innovantes. Les solutions envisagées visent par exemple à agir sur le sol argileux en place par stabilisation physico-chimique, en ajoutant du sable et du sel ou de lait de chaux.

Les équipes du Cerema instrumentent in situ une voie ferrée exposée au RGA à Donnazac, dans le Tarn (photo g.) ou testent l'étanchéification des accotements dans le Loiret (photo d.), (©Cerema)

 

 

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