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Aménager le territoire : l'heure de changer de modèle face au climat

Le changement climatique est déjà là : incendies, canicules, inondations, sécheresses reconfigurent nos territoires. Face à des risques qui vont s'intensifier, les décisions d'aménagement prises aujourd'hui engagent les décennies à venir. Tandis que la réglementation évolue pour accompagner cette mutation, certaines collectivités planifient déjà autrement l’organisation de leur territoire.

+ 4°C en 2100

+ 2,7°C en 2050
En France hexagonale
(source : Météo-France)

 

2 fois plus

d'épisodes de canicules

attendus en 2050 (source Météo-France)

20 000

hectares de sol artificialisés

chaque année en France, l'équivalent de 20 000 terrains de foot (Haut-commissariat à la stratégie et au plan)

COMPRENDRE

Aménager le territoire : un levier clé de l'adaptation

L'aménagement du territoire est l’art d’organiser l'espace pour répondre aux besoins des populations et accompagner les grandes transitions : où construire ? Comment structurer les villes et les campagnes ? Quels espaces naturels préserver ou recréer ?

Pendant des décennies, après la seconde guerre mondiale, la planification a accompagné le développement des territoires. Or, le climat change. Des aléas autrefois exceptionnels - canicules, inondations, sécheresses, tempêtes, submersions marines, feux de forêt - s'intensifient et révèlent les fragilités des territoires. L'aménagement devient un levier essentiel pour qu'ils restent sûrs et vivables, face à des risques pluriels et interdépendants : effondrement de la biodiversité, déficit d’eau et dégradation des surfaces agricoles, destructions d'infrastructures, risques sanitaires accrus, inégalités territoriales qui se creusent, coûts croissants des dégâts pour des collectivités aux marges budgétaires contraintes.

Cette situation génère des responsabilités nouvelles pour les élus, qui ont à anticiper et à concilier des intérêts parfois contradictoires : protection des populations, cadre de vie, activités économiques, et réalités budgétaires.

Planification territoriale, de quoi parle-t-on ?

La planification territoriale désigne l'ensemble des documents stratégiques, sectoriels et réglementaires qui organisent l'évolution des territoires et encadrent leurs politiques d'aménagement, d'urbanisme, de mobilité, d'habitat ou de transition écologique. Elle comprend les documents d'urbanisme, les schémas régionaux ainsi que divers plans et programmes territoriaux comme les Plans Climat Air Energie Territoriaux.

Un nécessaire changement de paradigme

La figure ancienne du « maire bâtisseur » doit aujourd’hui composer avec de nouveaux défis. Il ne s’agit plus seulement de répondre aux besoins immédiats en matière de logements, de services publics et d’emploi, mais de les articuler avec des risques climatiques qu’il faut évaluer.

Les arbitrages sont inédits : faut-il encore construire et si oui comment ? Avec quels matériaux, quelles formes urbaines, pour quels paysages ? Les bâtiments neufs d'aujourd’hui occuperont-ils des zones toujours habitables dans dix ou vingt ans ? Seront-ils capables de résister à des événements climatiques que nous peinons encore à imaginer ? Les besoins essentiels (boire, se nourrir, rester en bonne santé…) seront-ils encore comblés ?

Un cadre réglementaire qui se renforce

Ce changement de paradigme profond, la réglementation l'accompagne de plus en plus. L'article L. 101-2 du Code de l'urbanisme consacre ainsi l'obligation, pour les collectivités publiques, de poursuivre en matière d'urbanisme des objectifs de prévention des risques naturels et d'adaptation au changement climatique. L'adaptation n'est donc pas une thématique facultative : il s'agit d'un enjeu que les documents d'urbanisme doivent obligatoirement intégrer, sous peine d'illégalité. 

Un pas supplémentaire est franchi en 2026 : le droit français intègre explicitement le climat futur le climat futur dans la planification territoriale : au cœur du dispositif, la Trajectoire de référence pour l'adaptation au changement climatique fixe pour la France hexagonale (TRACC) un scénario commun : +2°C en 2030, +2,7°C en 2050, +4°C en 2100. Elle est inscrite dans le Code de l'environnement depuis janvier 2026.

L'approche retenue est progressive : la TRACC a vocation à intégrer les documents de planification, sans caractère automatiquement opposable. Son adoption n'entraîne donc pas de nouvelles obligations tant que les réglementations sectorielles n'ont pas été mises à jour. D'ici 2030, les documents de planification territoriale révisés ou mis en œuvre sont invités à intégrer la TRACC, de l'échelle régionale jusqu'à la parcelle : 

  • le SRADDET (Schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires) fixe les grands principes régionaux ; 
  • le SCoT (Le Schéma de cohérence territoriale) les traduit en orientations stratégiques intercommunales ; 
  • le PLU(i) (plan local d’urbanisme communal ou intercommunal) et la carte communale réglementent jusqu'à la parcelle: zonage, hauteurs, formes urbaines, occupation des sols ; 
  • le PCAET (Plan climat-air-énergie territorial), obligatoire pour les communes de plus de 20 000 habitants, constitue le document stratégique et opérationnel de l'adaptation - diagnostic, stratégie, programme d'actions, évaluation - dont les orientations doivent irriguer les autres documents pour produire des effets concrets.

S’y ajoutent des outils sectoriels et thématiques : les SAGE (Schémas d’aménagement et de gestion des eaux) et SDAGE (Schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux) pour la gestion de l’eau, les plans de prévention des risques naturels (PPRN) ou encore la règlementation littorale, renforcée par la loi Climat et résilience de 2021.

Avec la TRACC, les collectivités disposent d'un socle scientifique solide pour justifier leurs choix d'aménagement, un appui précieux pour porter des décisions parfois difficiles.

Lire aussi : article sur la réglementation, la page dédiée du site outil de l'aménagement

Le défi du zéro artificialisation nette des sols (ZAN)

Un sol en bonne santé joue un rôle crucial pour limiter les risques climatiques comme les inondations ou la sécheresse. Le préserver est essentiel. Or chaque année, la France artificialise environ 20 000 hectares de terres, dont 63 % pour construire des logements.

La loi Climat et Résilience de 2021 a fixé un cap : diviser par deux le rythme de consommation des sols à l'horizon 2031, puis atteindre le zéro artificialisation nette en 2050.

Pour chaque mètre carré artificialisé, un mètre carré doit être rendu à la nature. Cette trajectoire se décline dans tous les documents de planification, des SRADDET jusqu'aux PLU et cartes communales. À l'échelle européenne, la directive sur la surveillance et la résilience des sols fixe un objectif de sols sains en 2050, que les États membres doivent transposer d'ici 2028.

AGIR

Renaturer, bâtir en intégrant le risque, relocaliser, voire, renoncer à des projets… Partout en France, des collectivités ancrent les projections climatiques dans leurs plans, refondent leurs documents d'urbanisme, embarquent leurs populations dans les arbitrages. Des démarches patientes, souvent inédites, rarement simples, qui dessinent un chemin praticable pour s’adapter au climat. Et qui toutes démarrent par ce préalable : un anticipation locale des risques. 

Imaginer le territoire du futur, pour l’aménager aujourd'hui

Toute la difficulté est de composer avec un territoire que les collectivités ne connaissent pas encore : à quoi ressemblera-t-il en 2030, 2050, 2100 à l'épreuve du du dérèglement climatique, avec ses zones inondables qui s'étendent, ses îlots de chaleur en gestation, ses secteurs que les incendies ou les sécheresses pourraient fragiliser?

On ne peut plus penser les projets comme si l'on était dans un environnement stable. Il faut intégrer les incertitudes, les conséquences indirectes. Revégétaliser ou construire, ce n'est jamais neutre.
Emmanuel Renard | vice-président en charge de l'aménagement à la Communauté urbaine de Caen la Mer

Pour connaître ce territoire qui n'existe pas encore tout à fait, les collectivités peuvent s'appuyer sur des scénarios climatiques validés par les experts de Météo France, qui propose plusieurs services climatiques alignés sur la TRACC :

  • Climadiag Commune, données climatiques communales ou intercommunales avec une vingtaine d'indicateurs aux horizons 2030, 2050 et 2100 ;
  • Climat HD, vision synthétique de l'évolution du climat aux échelles nationale et régionale ;
  • DRIAS, le portail de référence pour les projections climatiques régionalisées traitées sous forme de cartes et données numériques à échelle fine (régionale ou infrarégionale) ;
  • Climadiag Chaleur en ville (payant), modélisation à 100 mètres des îlots de chaleur avec simulation de scénarios d'adaptation ;
  • Pour actualiser des documents existants comme le PCAET, le dispotif Patch +4°C (DGEC/Météo-France/Cerema/Ademe) permet de vérifier rapidement si de nouveaux risques apparaissent avec un réchauffement à +4°C sans tout reprendre.

Intégrer l'adaptation dans les outils de planification

Pour donner corps à leur stratégie d'adaptation, les collectivités locales sont désormais invitées à inscrire ces enjeux au cœur même de leurs documents de planification territoriale. De l'échelle régionale jusqu'à la parcelle, une véritable chaîne de documents s'articule : le SRADDET fixe le cap à l'échelle de la région, tandis que le SCoT et le PCAET déclinent les orientations à l'échelle du bassin de vie ou de l'intercommunalité. Au plus près du terrain, le PLU et les cartes communales traduisent ces ambitions en règles concrètes d'aménagement.

À ces outils généralistes s'ajoutent des instruments sectoriels, au premier rang desquels les Plans de Prévention des Risques Naturels (PPRN), véritables boucliers réglementaires face aux aléas climatiques.

Grenoble Alpes Métropole, pionnière dès 2005, a fixé lors de la révision de son PCAET en 2024 un objectif de -35% de consommation foncière. À Toulouse, un calculateur d'albédo intégré au PLUi-H permet à tout porteur de projet de concevoir façades et toitures limitant les îlots de chaleur. À Rouen, la Métropole a fusionné SCoT et PCAET - comme la loi ELAN le permet depuis 2020 - pour mettre fin à la fragmentation entre planification territoriale et stratégie climatique : un seul texte opposable, une seule vision à l'horizon 2050.

Doubs : le SCoT du Pays horloger conditionne le développement à l'eau disponible

Adopté en 2023, le SCoT du Pays horloger conditionne l'accueil de nouveaux habitants et d'activités économiques, ainsi que le développement de l'urbanisation, à la disponibilité en eau potable. Une étude montre que d'ici 2044, certaines sources peineront à répondre à la demande. Les projets devront intégrer cette contrainte et les effets du changement climatique. Document réglementaire et opposable aux documents d’urbanisme pendant 20 ans, le Scot concerne 68 communes rurales.

Les petites et moyennes communes en première ligne

Adapter un territoire demande du temps, des compétences et des ressources qui font souvent défaut aux communes de plus petite taille . Pourtant, elles aussi sont en première ligne face aux aléas. Deux leviers se dessinent pour leur permettre de trouver des appuis.

Le premier est national : inscrite dans le PNACC 3, la Mission Adaptation est un service public d'ingénierie dédié aux collectivités qu’elles peuvent mobiliser. En quelques étapes, un territoire (commune, EPCI, département…) peut poser ses questions à une cellule régionale, recevoir des recommandations personnalisées et être orienté vers les dispositifs adaptés à sa situation.

Le second est européen : les programmes de coopération permettent de mutualiser moyens et expertises. Il en existe de nombreux à l'échelle européenne. A titre d'exemple, Saint-Omer (15 000 habitants) en a tiré parti entre 2018 et 2022 via le programme européen Cool Cities : diagnostic climatique complet croisant mesures scientifiques, simulations numériques et données socio-économiques, afin d'identifier à la fois les secteurs les plus exposés à la chaleur et les populations les plus vulnérables. Elle en a sorti une feuille de route locale, un atlas cartographique et un catalogue de solutions concrètes.

Gouvernance locale, participative et équité

Une mesure d'adaptation qui n'est pas comprise ni acceptée ne tient pas dans la durée. À Rouen, la révision du SCoT-AEC s'est doublée d'une démarche participative inédite à l'échelle métropolitaine. Une convention citoyenne, dont les membres ont été formés aux enjeux de planification, a contribué à nourrir le projet. Un conseil de développement durable a évalué l'acceptabilité des orientations. Des ateliers ouverts à tous se sont tenus sur l'ensemble du territoire. Le document qui en résulte, opposable, porte la marque de cette concertation.

À Reims, l'adaptation climatique priorise les quartiers les plus vulnérables

Ici, l'angle est celui de la justice climatique. La démarche part d'un constat : une adaptation qui ignore les inégalités existantes peut les aggraver. Qui aura accès à un logement frais en 2050 ? Qui bénéficiera d'espaces verts et de transports résilients ? La ville a observé jusqu'à 7 °C d'écart de température entre le centre et la campagne environnante. Elle a croisé cette cartographie thermique avec des indicateurs de vulnérabilité : précarité énergétique, qualité du bâti, santé publique. L'adaptation y devient un instrument de ciblage, les actions prioritaires vont là où les besoins sont les plus forts.

La nature au cœur des solutions concrètes

Limiter l'artificialisation et renaturer, végétaliser les villes pour prévenir les îlots de chaleur, préserver les zones humides pour stocker l’eau et limiter les inondations : les solutions fondées sur la nature jouent un rôle fondamental pour limiter les risques climatiques, tout en préservant la biodiversité et le bien-être des habitants. La prise de conscience est grandissante chez les collectivités qui multiplient les initiatives en ce sens.

Oser des choix difficiles : relocaliser, renoncer

Certaines collectivités se voient contraintes de relocaliser leurs activités ou leurs populations. Situé sur l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, le village de Miquelon voit ses 600 habitants menacés à chaque tempête par la montée des eaux. Face à l'intensification de ces épisodes, la décision est prise : le village sera relocalisé à un kilomètre de là, vers un site plus sûr. Un exemple rare et concret d'adaptation au changement climatique en territoire français. D'autres vont jusqu'à renoncer à des projets qui ne tiennent plus.

Quand renoncer devient un choix d'aménagement : l'exemple de Caen

Sur le papier, tout était parfait : la Presqu'île de Caen devait accueillir un écoquartier exemplaire, 2 500 logements, mobilités douces, forte végétalisation. Toutes les autorisations étaient obtenues, les promoteurs prêts. Mais de nouvelles projections climatiques sur la montée du niveau de la mer ont tout remis en question. La collectivité a suspendu le projet, puis y a renoncé en 2023. Une décision difficile, rarissime, saluée par les habitants comme un acte de courage.

Ils le font déjà

Documents incontournables

Outils

ClimatHD

Avec ClimatHD, Météo-France propose une visualisation simple, accessible à tous et actualisée de l’état des connaissances sur le changement climatique, socle indispensable pour permettre à la société d’en anticiper les conséquences.